Sensualité androgyne
— Paris est une fête avec Kiki

Avant même qu’Hemingway n’arrive à Paris, la ville était une fête pour Marie Vassilieff. Une fête dans ses ateliers où elle organise banquets et soirées musicales, une fête à chacun de ses vernissages chez Poiret, une fête dans les cafés de Montparnasse. Elle se décrit elle-même à son arrivée : « très petite, toute blonde, toute ronde, les cheveux légèrement bouclés — une apparence ni homme ni femme. »
En décembre 1921, Man Ray bavarde avec elle dans un café. Elle lui présente une jeune femme de vingt ans qui se maquille outrageusement, cheveux coupés courts, frange dans les yeux. C’est Kiki, le modèle favori des peintres.

Kiki reine de Montparnasse, 1929
Kiki reine de Montparnasse, 1929

Montparnasse, lieu de toutes les extravagances

Les deux femmes règnent sur Montparnasse jusqu’au gala de Bobino en 1929, où les chansons érotiques de Kiki lui valent d’être élue reine du quartier, en dépit des danses russe de Marie qui lui en tiendra longtemps rigueur.

Elle est prête à toutes les extravagances. En février 1923, elle présente sa baraque de la poupée diseuse de bonne aventure au grand bal travesti de la salle Bullier. En juillet 1924, elle danse au Bal olympique avec Jean Börlin. Foujita la représente sur son grand tableau Avant le bal, seul personnage habillé parmi cinq nus se préparant à sortir : c’est l’image saisissante d’une femme qui incarne la fête sans jamais s’y dissoudre. En mai 1925, elle danse à nouveau avec Börlin au Bal de la Grande Ourse. Jean Maréchal note en 1935 : « C’est une bien curieuse personnalité que celle de Marie Vassilieff, toute faite de contradictions créatrices. Je ne sais comment ces yeux plus bleus que la fleur du lin parviennent à exprimer presque en même temps tant de douceur et d’ironie. »

Départ de la Masse des Beaux-Arts devant l’atelier du 21 avenue du Maine, photo Marc Vaux, 1922
Départ de la Masse des Beaux-Arts devant l’atelier du 21 avenue du Maine, photo Marc Vaux, 1922

Son traitement du nu est un manifeste esthétique et politique

Dès ses nus de l’Académie, Jimerson observe que Vassilieff mine le glissement entre anatomie masculine et féminine par un traitement cinesthésique de la forme corporelle. En 1931, un jeune homme de vingt-trois ans lui inspire la Moderne Salomé, qui forme un diptyque avec Ève, portrait de Juliette Germain : deux figures aux identités troublées, placées face à face dans l’appartement de Claude Bernès comme une déclaration esthétique et politique. Marie note dans ses mémoires : « J’étais impressionnée par ces êtres ni hommes ni femmes, et j’en ai créé une série que j’ai appelée les Fleurs du mal ». Vers 1942, elle compose un carnet de dessins érotiques d’une liberté stupéfiant. La Statuette hermaphrodite en céramique de 1948 dit le reste.